Formation, marchandisation, ubérisation...

 

thierry soulie sept17Le monde bouge à une telle vitesse que les gouvernants, pressés de trouver des solutions aux problèmes, écrivent des lois pour contrôler et éviter de se faire dépasser, ce qui est compréhensible. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est leur précipitation qui a pour conséquence de fréquentes difficultés d’application. Par ailleurs, pour répondre aux difficultés devant lesquelles ils sont impuissants, ils ouvrent le marché, pensant que la concurrence règlera le problème selon le principe de l’autorégulation.


C’est ainsi qu’afin de résoudre le problème des déserts médicaux, et alors que des solutions commencent à produire leurs effets – augmentation du numerus clausus, contrats d’engagement de service public (CESP), mesures incitatives conventionnelles, etc. –, l’État n’a pas empêché l’installation sur notre territoire d’une pseudo antenne d’université portugaise (Le Clesi), venue mettre un coin dans notre système de formation initiale fondé sur un concours qui garantit à la population de futurs chirurgiens-dentistes en mesure de prodiguer des soins de qualité en toute sécurité.


Nous venons d’apprendre qu’un Conseil départemental de l’Ordre des chirurgiens-dentistes a dû accepter l’inscription de diplômés français ayant effectué les deux premières années de leur formation dans cet établissement, pourtant jugé illégal par la cour d’appel d’Aix-en-Provence, et condamné « à cesser de dispenser, tant dans son établissement situé à La Garde que dans tout autre établissement ouvert en France, des cours s’inscrivant dans le cadre d’une formation en odontologie ».


Nous ne jetons évidemment pas la pierre à nos confrères ordinaux sommés d’appliquer l’inscription automatique de tout diplômé européen, au risque de laisser travailler des praticiens non compétents. Par manque de rigueur et de courage politique, on aboutit à la situation, aussi incongrue qu’inquiétante, où de jeunes « diplômés » obtiennent leur sésame grâce à une « formation » non conforme.
Exemple frappant d’une loi pour laquelle les moyens n’ont pas été donnés pour contrôler sa stricte application, et ce, malgré les alertes incessantes de la CNSD.


De même, voyons-nous fleurir dans des pays voisins, des usines à former des praticiens sans se soucier des besoins sanitaires. Cette « fabrique » incontrôlée, autorisée au nom de la concurrence dans le but de faire baisser les honoraires, aura des effets désastreux en matière de santé publique : baisse de la qualité, sur-traitements et in fine, surcoût pour les organismes sociaux, conséquences d’un aveuglement coupable en la matière.


La CNSD a toujours été vigilante quant à l’équilibre entre offre et besoins de soins.
Comme elle l’avait fait concernant les centres low-cost, elle alerte les gouvernants du danger que représente une telle dérégulation dans le domaine médical. Elle dénonce ce laxisme national et européen, et demande que chaque pays de l’Union s’engage à former des praticiens selon les besoins, et non selon des critères bassement commerciaux.


De même, dans un autre registre qui procède de la même logique, nous avons eu vent d’un projet d’ordonnance réformant le cadre d’exercice des centres de santé avec l’introduction d’une possibilité pour les structures à but lucratif de devenir gestionnaires de centres. C’est un pas de plus vers la marchandisation des soins, une forme d’« ubérisation » de la médecine que la CNSD dénonce avec force.


Alors que ce système montre ses limites dans d’autres secteurs, la CNSD pose LA question qui doit amener nos dirigeants à réfléchir : combien de scandales sanitaires de type Dentexia faudra-t-il pour que nos alertes soient enfin prises en considération ?

 

Dr Thierry Soulié
Secrétaire général

 

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