L'Europe des "sous-dentistes"

 

ordinateur adhesion cbEn révélant que 10 % des étudiants diplômés en odontologie formés en Europe n'ont reçu aucune pratique clinique sur des patients, l'étude de l'European Dental Student Association (EDSA) jette un pavé dans la mare. Rencontre avec Marco Mazevet dont la thèse a révélé les résultats de cette étude, et réactions de l'Ordre, de la CNSD, de la doyenne de Rennes et de Véronique Pellegrain, spécialiste juridique des questions européennes.



ACTU

Les grands médias sont revenus au début du mois d'août sur le rapport de l'EDSA (European dental student association), indiquant que 10 % des étudiants diplômés en odontologie en Europe n'ont jamais exercé dans la pratique sur des patients.

Interpellée, la présidente de la CNSD, Catherine Mojaïsky, est intervenue sur plusieurs chaînes radio. Elle a rappelé qu'il était impératif d'intervenir en amont, au niveau européen, sur les possibilités de contrôler réellement ces formations, et en aval, mettre en place une vérification spécifique lors de l'installation en France.


Interventions presse : 

Diplômé sans pratique sur patient !

Dans certaines universités européennes, la pratique clinique sur patients n’est pas une condition d’obtention du diplôme de chirurgien-dentiste. Or, ce diplôme permet d’exercer dans n’importe quel pays de l’Union européenne…


ordinateur adhesion cb10% des étudiants en odontologie formés en Europe obtiennent leur diplôme sans jamais avoir pratiqué sur des patients. C’est le constat – effarant – de la thèse de docteur en chirurgie dentaire de Marco Mazevet, soutenue le 4 juillet dernier au sein de l’U.F.R. d’odontologie de l’Université de Rennes 1. Ce résultat a été obtenu suite à une enquête rigoureuse menée dans les États de l’Union européenne (UE) disposant d’organismes de formation en dentaire sur leur sol, avec le soutien et la collaboration de l’Association européenne des étudiants en dentaire (EDSA en anglais). En effet, « 10 % des répondants » à un questionnaire anonyme en ligne diffusé auprès des étudiants européens « ont déclaré avoir une activité clinique exclusivement en tant qu’observateur pendant leur cursus », note Marco Mazevet.

Par ailleurs, 12 % ont déclaré n’avoir jamais élaboré de plan de traitement et un tiers n’a jamais réalisé de prothèse fixée ni de prescription médicamenteuse… Ces chiffres sont plutôt préoccupants : des praticiens formés en Europe peuvent actuellement exercer en chirurgie dentaire sans avoir un haut niveau de compétences, et ce, dans n’importe lequel des pays membres de l’UE, en vertu du principe de la reconnaissance automatique des
diplômes européens.

34 actes de référence

Dans le cadre de sa thèse sur l’ « évaluation de la pratique clinique dans le cursus 
des études en odontologie au sein de l’Union 
européenne », l’étudiant en dernière année 
d’odontologie à Rennes a dressé une liste 
de 34 actes cliniques (réalisation d’empreintes, de clichés radiographiques, d’une anesthésie, d’un détartrage, de restaurations directes et indirectes, d’un traitement endodontique initial et d’un retraitement, de prothèse provisoire, de prothèse amovible, de prothèse fixée, d’avulsion, etc.) et l’a soumise aux futurs praticiens européens.

Le constat est alarmant : deux tiers des actes investigués ont été réalisés moins de 5 fois par 50 % des étudiants et seulement un quart a été réalisé plus de 10 fois par 60 % des étudiants. À l’inverse, certaines
formations européennes permettent une activité de haut niveau, puisque 25 % des étudiants ont réalisé les 5 actes suivants : un traitement chirurgical parodontal, un éclaircissement dentaire, une extraction d’une dent incluse, la pose d’un implant et une prothèse sur implant.

Grâce à cette liste d’actes, les étudiants européens ont, par ailleurs, pu évaluer leur capacité à travailler en autonomie. De fait, « plus de 50 % des répondants estiment pouvoir effectuer 28 des 34 actes en autonomie», détaille Marco Mazevet. Plus de 90 % des étudiants se sentent autonomes sur les examens intra-oraux, la prévention carieuse, la prise de clichés radiographiques, les anesthésies, les restaurations directes, les détartrages et la prévention parodontale.

Harmoniser les cursus

Les résultats ont été présentés de manière globale et non pays par pays. D’une part, parce que l’échantillon de réponses d’étudiants obtenu est large et représentatif à l’échelle européenne. « D’autre part, parce que nous ne souhaitions pas, l’EDSA et moi-même, dégager de statistiques nationales ni de statistiques par organismes de formation, détaille Marco Mazevet. Et ce, d’autant 
plus que nous avons parfois relevé des 
écarts importants entre les formations cliniques dispensées par des établissements issus d’un même pays. »

D’ailleurs, les variations observées « sont souvent plus grandes à l’échelle nationale, c’est-à-dire entre facultés d’un même pays, qu’au niveau international, c’est-à-dire entre les facultés d’un même pays et celles d’un autre État », précise-t-il. Enfin, l’objectif de ce travail de recherche n’est pas de « stigmatiser des 
pays ou des organismes de formation “déficients” » mais de contribuer à la nécessaire harmonisation des cursus dentaires au niveau européen et à l’évolution de la réglementation européenne. Ce sera à toute la 
profession dentaire de se mobiliser pour sensibiliser les États et les institutions de l’UE sur ce point. Elle pourra s’appuyer sur les résultats complets de l’enquête, lesquels « seront publiés dans un article scientifique 
à la fin de l’année », a indiqué l’EDSA dans un communiqué en date du 8 juillet.

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Pour Doniphan Hammer, président de la Commission de formation et d’implantation professionnelles de la CNSD, l’Union européenne doit mieux encadrer la formation en odontologie sur son territoire. La santé et la sécurité des patients en dépendent.

Quelle a été votre réaction, lorsque vous avez pris connaissance du contenu de cette thèse ?

En premier lieu, il faut saluer le travail de Marco Mazevet et de l’Association européenne des étudiants en dentaire, qui ont réalisé ce travail en toute indépendance. La méthodologie suivie est solide. Il s’agit, en outre, d’une thèse d’exercice : c’est donc un travail sur lequel on peut s’appuyer. En second lieu, les résultats de cette étude, selon laquelle 10 % des étudiants européens sont diplômés sans avoir travaillé en bouche auprès d’un vrai patient, sont consternants, même si, en tant que membre du Conseil des dentistes européens (CED), cela ne me surprend pas. Ils montrent qu’il y a un réel problème dans l’enseignement de notre profession en Europe. L’objectif n’est pas de stigmatiser un pays en particulier : il s’agit essentiellement d’un problème ponctuel vis-à-vis de certaines universités, pas d’un problème de pays. Il faut donc veiller à ce que toutes les facultés qui dispensent des formations en dentaire et délivrent des diplômes de chirurgiens-dentistes soient équivalentes, pour que tous les étudiants européens reçoivent un enseignement de qualité.


Quelle(s) solution(s) préconisez-vous ?

Il faut que l’Europe prenne ses responsabilités. Il est beaucoup question, en Europe, de sécurité des patients, par exemple dans le cadre de la réglementation sur les dispositifs médicaux, en cours de réforme. Au sein de la CNSD, nous sommes d’accord sur ce point. Or, cela implique un enseignement de qualité. Nous souhaitons donc une révision de l’annexe V.3 de la directive Qualifications, relative aux « praticiens de l’art dentaire », qui n’a pas changé depuis des années. Elle doit être plus précise pour éviter des dérives. En l’occurrence, cette annexe énumère actuellement la liste des matières que les futurs praticiens européens en odontologie doivent avoir étudiées : des « matières de base », telles que la chimie, la physique et la biologie ; des matières médicales, telles que l’histologie, la physiologie, la biochimie, l’anatomie pathologique, etc. ; et, enfin, des matières spécifiquement odonto-stomatologiques. Nous, nous préfèrerions que l’annexe de la directive liste les compétences en soins conservateurs, implantologie, – etc. – que les étudiants doivent posséder pour exercer au sein de l’UE. Pour cela, la CNSD appuiera et soutiendra le travail de l’EDSA et du CED pour faire entendre raison au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et aux institutions européennes. Car il y a danger. La santé n’est pas un bien marchand !


> Consulter l'intégralité du dossier L'Europe des "sous-dentistes" dans le Chirurgien-Dentiste de France n°1717-1718 du 21-28 juillet 2016, pages 17 à 22.


Voir aussi :
communiqué de presse CNSD du 8 juillet "Non aux sous-chirurgiens-dentistes" 

Interventions presse :

 





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