CCDeLi et syndicats : Oui à la mobilisation, non à la balkanisation !

 

ts intw bureauSuite au règlement arbitral, des CCDeLi ont éclos dans diverses régions françaises. Se revendiquant « asyndicales », ces cellules affirment pouvoir mieux mobiliser et mieux informer l’ensemble des chirurgiens-dentistes. Cette concurrence spontanée est-elle le signe d’un déclin du syndicalisme ?

Pour Thierry Soulié, secrétaire général de la CNSD, ces créations sont compréhensibles mais ne sauraient remettre en question les actions des syndicats et leur rôle indispensable de défense de la profession dans le rapport de force avec les autorités de tutelle.

 

Le Chirurgien-Dentiste de France : Les CCDeLi sont-elles, à votre sens, une réaction adaptée ?
Thierry Soulié : Je ne pense pas qu’« adapté » soit le terme approprié, disons que le règlement arbitral dans ce qu’il contient d’effets délétères, explique la révolte des confrères. J’utiliserais plutôt le terme « compréhensible » concernant les CCDeLi.
Les CCDeLi semblent marquer les limites de l’action syndicale, tout du moins en matière de communication.

 

En avez-vous conscience ?
T. S. : On peut toujours mieux faire. Concernant la CNSD, il est certain que nous ne maîtrisons pas parfaitement les codes de communication des réseaux sociaux qui ont servi de vecteurs à celle des CCDeLi.
Mais pour les trois syndicats représentatifs, et sans faire injure à quiconque, malgré nos efforts respectifs, il est indéniable que nous n’avons pas réussi à toucher l’ensemble de la profession. Ceci dit, c’est un constat général qui se retrouve dans de nombreux secteurs bien au-delà de notre profession. Mais ce n’est pas une excuse. Les professionnels libéraux, pour ne citer qu’eux, et dont beaucoup travaillent seuls, ne sont pas toujours, pour diverses raisons, sensibles à l’information syndicale. Les CCDeLi se sont constituées sur le fait que le RA touche tous les confrères, même ceux qui ne veulent pas entendre parler de syndicalisme, dans leur coeur de métier. En quelque sorte, ces cellules occupent une place que nous aurons toujours du mal à investir. L’élément mobilisateur, c’est la réaction de rejet face à une mesure qui agresse la profession. Il faut donc reconnaître aux CCDeLi d’avoir été catalyseurs de la colère. Mais colère n’est pas synonyme d’actions, même si elles en ont lancées.

Quant aux limites de l’action syndicale, je formulerais les choses autrement. Notre profession est de loin la plus syndiquée des professions libérales, et la récente enquête de représentativité crédite la CNSD d’un tiers de praticiens adhérents. Ce qui en fait non seulement le premier syndicat dentaire en nombre de cotisants, mais aussi une exception toutes professions confondues.
Je dirais donc au contraire que nous avons des progrès à faire en matière de mobilisation et qu’en ce sens nous n’avons pas atteint nos limites.

 

« Syndicat », est-ce un gros mot ?
T. S. : Non ! Mais il a perdu de son lustre d’antan et on ne peut que le regretter. Aujourd’hui, il est trop souvent assimilé à des combats frontaux catégoriels, où les grèves n’ont plus l’efficacité de jadis. Ce n’est plus la rue qui décide aujourd’hui, et c’est très bien ainsi. Prendre les usagers en otage est de plus en plus mal perçu par la population. Il y a d’ailleurs quelque chose de contradictoire dans notre profession où les praticiens dans leur ensemble, rechignent à prendre leurs patients en otage. Quoi de plus normal quand on est soignant et qu’on partage des valeurs humanistes. Mais aussi paradoxal que cela puisse être, les mêmes nous demandent de déclencher des actions fortes. Mais quelles sont les actions fortes qui ne pénalisent pas les patients ?

 

Selon Julien Cardona, deux tiers des praticiens ne sont pas réellement informés de la situation. Les CCDeLi sont-elles les « faux-nez » des syndicats pour aller les chercher ?
T. S. : Deux tiers, c’est sûrement exagéré et Julien, pour qui j’ai de l’amitié, force sans doute un peu le trait. J’ai beaucoup de respect pour lui car il est un jeune responsable engagé du syndicat d’Ille-et-Vilaine dont il a pris la présidence en succédant à Xavier Deltombe qui avait beaucoup œuvré pour la reconnaissance de notre profession en Bretagne et au-delà. Julien fait en quelque sorte le pont entre le syndicalisme et l’asyndicalisme.
Il le dit lui-même, les CCDeLi sont une manière de toucher ceux qui ne veulent pas entendre parler de syndicats. Si c’est une manière de sensibiliser ces confrères, cela ne pose aucun problème. Si c’est pour créer un syndicat supplémentaire, ça ne servira à rien sinon à diluer ce qui existe déjà et affaiblir la profession en balkanisant sa représentativité. En ce sens, ces coordinations seraient les instruments de la division dont rêvent tous les hommes politiques.

Je sais que Julien fait parfaitement le distinguo, mais je voudrais être certain que c’est le cas partout où ont été créées des CCDeLi.

 

La comm’ aux CCDeLi, les négos aux syndicats. Cette répartition vous semble-telle juste ?
T. S. : Il ne faut pas résumer les choses ainsi.
La « comm’ » fait partie intégrante de la panoplie syndicale. On ne peut pas faire de syndicalisme sans communication. Mais encore une fois, si un confrère rejette toute communication au seul fait qu’elle est syndicale, il sera difficile de le toucher. Quel que soit le vecteur, et quel que soit le syndicat ! Un des arguments des CCDeLi est de dire qu’elles sont asyndicales. Si cela permet d’obtenir l’écoute de confrères qui ne croient pas en l’action syndicale, tant mieux. En ce sens, j’y vois une certaine complémentarité, mais cet argument ne peut suffire et ne saurait durer sur le long terme. Si je leur reconnais une forme de communication efficace, le détestable RA les a bien aidés. Il y a beaucoup d’autres sujets sensibles, comme le tiers payant généralisé obligatoire (TPGO) par exemple, où malgré le battage médiatique et notre communication, nous n’avons pas réussi à mobiliser. Le fait que les praticiens soient plafonnés serait-il plus sensibilisant que de se voir privé du paiement direct à l’acte ? À moins d’être sourds, qu’on ne nous dise pas que les praticiens n’étaient pas au courant.
La CNSD qui a été le syndicat leader de la profession dans le combat contre le TPGO, qui a été le premier à sortir des négociations conventionnelles, aurait souhaité une mobilisation plus grande. Fallait-il prétexter être asyndicaux pour y arriver ?

 

Les actions des CCDeLi sont qualifiées de « synchronisées », vous semblent-elles uniformes sur tout le territoire ?organigramme dessin
T. S. : En matière d’actions, il n’y en pas 36. En fait, il n’y en a que deux qui puissent toucher réellement les politiques : un déconventionnement massif de la profession et une fermeture sur du long terme d’un très grand nombre de cabinets. Mais combien de praticiens sont capables de répondre positivement à ces mots d’ordre ?
Les CCDeLi lancent des actions qui ressemblent à certaines que nous avons déjà menées en d’autres occasions, mais sont-elles aussi suivies et sont-elles de nature à faire revenir le gouvernement sur sa décision ? C’est une question à laquelle il est difficile de répondre avec certitude. Même si je reste intimement persuadé que c’est sur les terrains juridiques et politiques que nous avons le plus de chance de revenir sur le RA et de reprendre des négociations.
Avec, à la clé, la question cruciale suivante : le gouvernement est-il enclin à aller plus loin concernant nos revendications ?

 

Le Bureau national de la CNSD a-t-il l’intention de « jouer le jeu », comme l’y invite Julien Cardona ? La CNSD a-t-elle changé à ce point ?
T. S. : Mais de quel jeu parle-t-on ? On n’empêche pas les actions des CCDeLi ! Elles sont complémentaires et superposables aux nôtres. L’important, c’est de montrer le mécontentement de la profession. Encore que sur ce point, le fait que les trois syndicats aient unanimement, et pour la première fois dans l’histoire conventionnelle, quitté la table des négociations, devrait suffire à montrer l’exaspération de la profession dans son ensemble.
La CNSD n’a pas à changer. Certains se plaisent à dire qu’elle a amené la profession dans le mur, mais c’est faux ! Sans nier les insuffisances que nous n’avons eu de cesse de démontrer, sans nier les difficultés que rencontrent quotidiennement les confrères, la profession n’a jamais arrêté de progresser au gré des avenants conventionnels signés par la CNSD. Mais tout système aussi vertueux et efficace soit-il, montre un jour ses limites, et celui sur lequel nous avons vécu commence à les atteindre. Dans ses principes et dans sa philosophie, la CNSD n’a pas changé, elle a été, est et restera toujours conventionniste, ouverte au dialogue et toujours dans la recherche du meilleurs compromis possible. Le RA apporte la démonstration par l’absurde du déficit de recherche de consensus. Avec in fine un État qui décide seul, et le fait très mal et très douloureusement.

 

Quel message délivrez-vous à ceux qui restent attachés aux actions « traditionnelles » de la CNSD et qui semblent ébranlés dans leurs convictions d’engagement ?
T. S. : Qu’il ne faut jamais désespérer. Comme tout praticien qui travaille dans son cabinet, il m’arrive de douter, c’est humain.
Mais on ne doit jamais perdre de vue que sans syndicat, quelle que soit la profession, c’est l’assurance de se faire dévorer à plus ou moins long terme. Encore une fois, malgré les souffrances qu’on ne nie pas, notre profession a su, grâce à nos actions, continuer à avancer. Pas toujours comme nous le souhaitions, certes. Mais qui aujourd’hui, quelle profession peut s’estimer heureuse de son sort ? La nôtre est encore enviée, raison pour laquelle elle est médiatiquement attaquée. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut baisser la garde, au contraire nous vivons une époque de tant de dangers, de tant d’incertitudes que la vigilance s’impose, rien ne nous est dû, rien n’est jamais acquis. Mais nous gardons aussi l’espoir de voir triompher les revendications les plus légitimes ; je m’insurge contre ce défaitisme ambiant qui véhicule une image négative de notre syndicalisme.

 

La CNSD se prépare-t-elle à reprendre prochainement les négociations ?
T. S. : Bien sûr, car il y a urgence à faire évoluer notre système de soins. Mais il faut être deux pour cela, voire plus, car sans les financeurs publics et privés, sans la volonté de l’État, les syndicats seuls n’y arriveront pas, pas plus que les CCDeLi. Il faut absolument que tous les acteurs saisissent les enjeux. Les actes tels que ceux de paro, implanto et même d’orthodontie doivent pleinement trouver une réponse conventionnelle. Car ils participent aussi à la prévention qui ne se résume pas à l’EBD et aux visites dans les écoles, même si tout est important. C’est à nous d’imaginer la constitution progressive d’un nouveau panier de soins remboursable qui améliorera l’efficience de la médecine bucco-dentaire et de faire accepter des espaces de libertés qui respectent le libre choix du patient et du praticien. C’est notre vision du libéralisme contractuel dont nous devons absolument redéfinir les contours. Il n’y a aucun dogme là-dedans, que du bons sens, et nul besoin d’opposer les anciens et les modernes. Mieux vaut une évolution raisonnée qu’une révolution qui casse, comme on peut le lire ça et là ; on sort rarement indemne de ce genre de situation, l’histoire le démontre dans bien des domaines.

 

Propos recueillis par Serge Deschaux

 

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